histoire du collège

 

Je reproduis cet article de Claude Lelièvre sur l’histoire du collège qui est un éclairage fondamental sur le malaise actuel concernant la réforme du collège. En posant la question essentielle sur sa place dans le système éducatif : Est-il la seconde partie de la scolarité obligatoire ? ou la première partie de l’enseignement secondaire ? ou est-il l’école moyenne, donc spécifique ? On pourrait dire : est-ce la grande école, ou le petit lycée ou l’école moyenne ? avec toutes les conséquences sur le statut des enseignants, l’organisation des programmes, le méthodes pédagogiques qui en découleraient. On pourrait même imaginer une quatrième solution qui serait la disparition du collège et la répartition des niveaux concernés entre l’école et le lycée, 6ème et 5ème d’un côté et 4ème et 3ème de l’autre.

Tout cela mérite débat. Le gouvernement actuel a tranché pour le collège unique. Très bien. Mais où le situe-t-il ?  Quelles conséquences en tire-t-il ?

 

Fin d’un corps enseignant

19 AVR. 2016 PAR CLAUDE LELIÈVRE BLOG : HISTOIRE ET POLITIQUES SCOLAIRES

Le ministre de l’Education nationale d’un gouvernement de droite – René Monory – a arrêté le recrutement des PEGC (ex- »maîtres de cours complémentaires »). C’était il y a juste 30 ans. Contre toute attente, Lionel Jospin va donner le coup de grâce en 1989, à peine un an après le retour de la gauche au pouvoir.
Au début du ministère Lionel Jospin, tout semble pourtant aller en sens contraire des attentes du SNES (principal syndicat des professeurs agrégés et certifiés). Le 17 janvier 1989, le ministre de l’Education nationale -Lionel Jospin – présente en effet la création d’un corps spécifique de professeurs de collège comme une création d’avenir, et même d’avant-garde. « Le système de l’association bivalente des disciplines, dit-il, propre au collège, existe dans la presque totalité des pays de la communauté européenne […]. Je propose que notre pays soit doublement novateur en écartant la bi-valence au profit d’une recomposition des champs disciplinaires, et en créant un corps de professeurs de collège dont le niveau de recrutement sera la licence ».

Mais quelques semaines plus tard (après quelques mouvements divers, en particulier dans la rue), le projet d’un corps spécifique de professeurs de collège est définitivement enterré. L’arrêt du recrutement des PEGC (qui avait été décidé par René Monory ) est, lui, dûment entériné. Le SNI a obtenu la création d’un corps de professeurs des écoles et son alignement sur les certifiés. Le SNES a obtenu une revalorisation pour les professeurs certifiés ou agrégés ; et, surtout, leur hégémonie dans un secondaire long, de la sixième à la terminale. Le SNES titre dans son organe, l’ « US » : « Nous n’avons jamais connu un bilan équivalent ». C’est en effet une victoire historique : la troisième tendance du projet d’« Ecole unique », apparu dès l’entre-deux-guerres, l’a emporté.

L’Ecole publique française s’était depuis longtemps développée selon deux axes (ou plutôt deux ‘’ordres’’) d’enseignement : d’une part l’Ecole du peuple (l’Ecole primaire, avec son primaire supérieur, ses cours complémentaires menant jusqu’au brevet, encadrés par des » maîtres de cours complémentaire » rebaptisés PEGC en 1960) ; et, d’autre part, l’Ecole des privilégiés sociaux (avec ses lycées et collèges, allant au moins de la sixième jusqu’au baccalauréat, encadrés par des professeurs agrégés ou certifiés).

Cette ‘’division’’ institutionnelle de l’Ecole française publique en deux ‘’ordres’’ d’enseignement est remise en cause par les partisans d’une  »Ecole unique » à partir du début de l’entre-deux-guerres.

L’affrontement est inévitable entre les corps enseignants des deux ‘’ordres d’enseignement » en présence. Et aussi entre leurs syndicats les plus représentatifs, qui viennent à peine d’être créés (le SNI, syndicat national des instituteurs, et le SNES, syndicat national de l’enseignement secondaire). L’essentiel des difficultés est concentré sur la tranche d’âge des 11-12 ans jusqu’à 14 ans (puis 15-16 ans), à savoir celles des dernières années de l’Ecole obligatoire. Trois conceptions de l’« Ecole unique » émergent alors.

Une première tendance est constituée par ce qu’on peut appeler le « camp du primaire ». La force de cette position réside dans une affirmation centrale : tout l’enseignement obligatoire doit être unique. Or l’enseignement obligatoire doit durer jusqu’à 13 ans effectifs (voire 14 ans, car l’on s’accorde alors pour prolonger l’obligation scolaire d’un an ; et, bien plus tard, jusqu’à 16 ans). Comme l’enseignement primaire se définissait précisément par l’obligation scolaire, il revendique pour lui l’encadrement de l’ensemble de l’« Ecole unique ». C’est la position défendue par le SNI (le syndicat national des instituteurs).

Une seconde tendance se prononce pour distinguer deux cycles dans l’enseignement secondaire (et, en quelque sorte, fonder une ‘’école moyenne’’). La distinction nette de deux cycles secondaires permettrait de rapprocher un ‘’premier cycle’’ du secondaire des autres enseignements de même niveau (écoles primaires supérieures ou cours complémentaires), voire de les fondre dans un seul établissement, intermédiaire entre l’école primaire et le lycée (qui se trouverait alors limité à un ‘’second cycle’’). Paul Lapie (directeur de l’enseignement primaire) propose d’appeler ‘’collèges’’ ces établissements. Programmes et corps enseignants auraient fusionné ; et le brevet aurait sanctionné ce cycle d’enseignement. .

Mais une minorité, très influente, refuse également cette solution. Cette troisième tendance regroupe les défenseurs du secondaire traditionnel. Elle compte en particulier dans ses rangs Vial, le directeur de l’enseignement secondaire, qui juge le système des cycles successifs condamné par les tentatives antérieures qui ont eu lieu dans le secondaire spécial et le secondaire féminin (et qui ont finalement été balayées par leur alignement sur le secondaire classique, tendu d’un seul tenant vers le baccalauréat depuis la sixième jusqu’en terminale, selon un  »compte à rebours » tout à fait significatif). Aux côtés de Vial, on trouve la plupart des professeurs du secondaire, ainsi que leurs syndicats. Et on ne manque pas d’invoquer l’adage de Montaigne indéfiniment ressassé selon lequel « la culture est une imprégnation lente ».

C’est finalement, à la fin des années 1980, la troisième tendance qui l’emporte en ce qui concerne la question du corps enseignant (alors même que c’est la deuxième tendance qui l’avait emporté en 1963 pour ce qui ce qui concerne les échelons successifs d’établissements scolaires : écoles primaires, puis  »collèges », puis  »lycées »)…Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?

PS : la victoire finale du SNES ( après un affrontement qui a duré 80 ans…) a été facilitée par la  »victoire » de la position du Bureau national du SNES auprès du Bureau politique du Parti communiste français (un épisode peu connu, mais pourtant fort significatif).

En 1967, une direction proche du Parti communiste (alors puissant) avait pris la tête du SNES. On aurait pu penser que cela irait dans le sens d’une inflexion vers une ‘’école de base’’. Et, de fait, il y avait eu (juste avant cette prise du pouvoir du SNES par une direction proche du PCF), un projet de réforme démocratique de l’enseignement dûment décidé et publié par le Bureau politique du PCF (en février 1967). Dans ce projet, le cours préparatoire est rattaché à l’école maternelle. Suivent ensuite quatre cycles successifs : le premier cycle (qui correspond aux classe de CE1, CE2 et CM1 actuelles), le deuxième cycle (correspondant aux classes de CM2, 6° et 5° actuelles), le troisième cycle (correspondant aux classe de 4° et 3° actuelles), et enfin un quatrième cycle (correspondant aux classes de secondes, premières et terminales actuelles). Il est dûment mentionné que « les enseignants du deuxième cycle [correspondant à nos classes de CM2, 6° et 5° actuelles] seront engénéral des maîtres titulaires de licences semi-spécialisées (exemples : français et sciences sociales, ou mathématiques et sciences de la nature ) » alors que « les enseignants du troisième cycle [correspondant à nos classe de 4° et 3° actuelles] seront pour l’essentiel des maîtres titulaires de licences spécialisées ».

Mais, surprise pour ceux qui croyaient au léninisme du PCF de 1967, ce n’est pas le Bureau politique du PCF qui s’impose en la matière au Bureau national du SNES ; mais c’est le Bureau national du SNES qui l’emporte (porté par toute la tradition du secondaire long incorporée dans les corps enseignants des certifiés et agrégés).