la philosophie avec les enfants

La décision de l’UNESCO d’ouvrir une chaire consacrée à la philosophie avec les enfants, basée à l’université de Nantes, pour encourager cette pratique au sein des écoles maternelles et primaires me semble être une bonne nouvelle.

Un dossier très intéressant a été établi par la revue « sciences humaines »

Si nous pensons que l’école a pour missions, au-delà des apprentissages scolaires, de permettre aux enfants de raisonner, de réfléchir, d’échanger, de s’interroger, de se forger une opinion propre, de respecter les autres, de mettre des mots sur des sentiments, des émotions, des réactions, si nous pensons que l’école peut contribuer à se poser dans la société en tant que personne autonome et solidaire, alors nous ne pouvons que soutenir cette démarche.

Cependant, les expérimentations réalisées et décrites dans la revue, ainsi que les différentes méthodologies employées nous appellent à une grande prudence sur les compétences qui se révèlent nécessaires pour pratiquer ces séquences. La formation des enseignants doit donc se saisir de cette question pour le bien des enfants mais aussi pour le bien de la société de demain.

Philosopher avec les enfants

(extraits)

Diane Galbaud

Publié par « sciences humaines » le 04/01/2017

 

En France, depuis une vingtaine d’années, la pratique s’est développée dans les écoles, mais sans être au programme. Ses intérêts pédagogiques ? L’enfant est incité à exprimer ses idées, ce qui renforcerait sa confiance en lui et ses capacités langagières orales. L’éducation à la citoyenneté, par la confrontation pacifique des opinions, est aussi mise en avant, dans le sillage de Matthew Lipman (1922-2010). Ce philosophe et pédagogue américain, inspiré par le pragmatisme de Charles S. Peirce et John Dewey, est le premier à avoir fondé des « ateliers de discussion à caractère philosophique », avec la conviction que seul le développement d’esprits libres peut garantir la santé des démocraties. Cet argument est repris par l’Unesco : « Le développement d’une pensée critique est fondamental dans une démocratie qui repose sur le droit à l’expression de ses idées personnelles, même minoritaires, et la confrontation des opinions dans un espace public de discussion . »

Toutefois, d’autres courants de « philosophie pour enfants » existent. Certains s’inspirent par exemple de la psychanalyse (encadré ci-dessus). Du côté des outils, Edwige Chirouter, maîtresse de conférences à l’université de Nantes et coordinatrice de la chaire de l’Unesco, recommande notamment la littérature de jeunesse. Pour l’enfant, les fictions donnent forme aux problématiques éthiques ou existentielles. E. Chirouter cite l’exemple de cet élève qui cite Peter Pan pour contre-argumenter, alors que ses camarades affirment que « tout le monde a envie de grandir ». Le personnage sert selon elle de « paravent » pour s’engager dans la réflexion philosophique sur des sujets intimes et profonds. Un moyen pour les enfants de s’approprier « authentiquement et publiquement de grandes questions métaphysiques universelles ».

Le journaliste et philosophe Frédéric Lenoir préconise quant à lui le recours à la méditation : durant les ateliers qu’il anime lui-même, les enfants sont d’abord invités à « ne penser à rien » pendant cinq minutes, pour se concentrer sur leur propre respiration et leurs sensations corporelles. Grâce à cette pratique, les enfants gagnent nettement en attention, affirme F. Lenoir. Ils se recentrent et abordent plus posément la discussion philosophique qui suit, sur l’amour, le respect, le bonheur ou le sens de la vie… Çà et là, d’autres offres se multiplient : goûters philo, petites conférences, livres et livres audio, ateliers philo sur scène au théâtre de l’Odéon, sites et guides à usage des enseignants, plates-formes collaboratives pour élèves… Ils ont pour point commun de promouvoir une éducation intellectuelle, morale et citoyenne fondée sur la discussion raisonnée.

Quant aux effets de cet apprentissage, plusieurs enquêtes menées à petite échelle ont constaté ses bienfaits, notamment en termes de raisonnement logique, d’aptitudes langagières, d’esprit critique, de confiance en soi ou d’autonomie. Réalisé au cœur d’une classe de maternelle de Seine-et-Marne située en zep, le film documentaire Ce n’est qu’un début de Jean-Pierre Pozzi et Pierre Barougier (2010) montrait l’évolution pendant deux ans d’enfants qui suivaient un atelier philosophique, à raison de deux ou trois séances par mois. Peu à peu, ils prenaient conscience de leur capacité à réfléchir, parler et argumenter. Une étude britannique de plus grande ampleur, conduite auprès de 3 000 élèves d’écoles primaires et publiée en juillet 2015, a même relevé des progrès significatifs en mathématiques et en lecture, encore plus marqués chez les enfants des milieux les plus défavorisés. Pourtant, peu nombreux sont les pays qui, à l’instar de l’Australie, ont choisi d’institutionnaliser la philosophie à l’école primaire, la plupart se limitant à des expérimentations. Apprendre aux enfants à philosopher demeure encore aujourd’hui une idée neuve…

Différentes approches

Méthode Lipman

Les enfants écoutent un extrait d’un des sept romans philosophiques proposés par Matthew Lipman (adaptés à chaque tranche d’âge), lu à voix haute par l’un d’eux. Ils repèrent les questions abordées en formant une « communauté de recherche », puis en choisissent une ou plusieurs (exemples : qu’est-ce qu’aimer ? Pourquoi va-t-on à l’école ?). Ils discutent ensuite de ces thèmes en argumentant, avec des exemples et des contre-exemples. Ils prennent la parole en respectant des règles (doigt levé, bâton de parole, etc.). L’enseignant peut les questionner, par exemple si un préjugé est avancé. La séance se poursuit par des exercices d’application, puis par l’ouverture vers d’autres réponses et d’autres thèmes.

Atelier de groupe Lalanne

La méthode d’Anne Lalanne, aussi appelée « atelier de groupe », accorde un rôle important à l’adulte. Celui-ci organise le débat et garantit le respect de ses règles. Il pose des questions en répartissant la parole. Il fait progresser la réflexion en reformulant les idées et en retraçant leur cheminement. L’objectif est d’apprendre aux enfants à philosopher selon trois directions : la technique du débat, les valeurs démocratiques et les exigences intellectuelles de la philosophie (conceptualisation, problématisation et argumentation).

Atelier philo Lévine – Agsas

L’approche conçue par Jacques Lévine et le groupe Agsas s’appuie sur la psychanalyse. Le thème est introduit sous la forme d’une question ou d’un mot (grandir, le rêve, la peur…). Pendant dix minutes, les enfants échangent entre eux et la séance est filmée ou enregistrée. L’enseignant n’intervient pas. Puis les dix minutes suivantes, ils écoutent ou visionnent l’enregistrement et l’enseignant accompagne leurs réactions.

Dispositif Delsol

Le processus imaginé par Alain Delsol scinde le groupe d’élèves en deux. Des enfants interviennent, tandis que d’autres observent leur comportement et leur prise de parole. Ils peuvent endosser des responsabilités dans l’animation du débat : le « président » gère les échanges, le « reformulateur » reprend à sa manière les propos, le « synthétiseur » fait régulièrement le point des questions et des arguments. L’adulte, lui, canalise la parole des enfants.

Diane Galbaud

Un secteur éditorial en plein boom

Les éditeurs n’ont pas attendu la création de la chaire de philosophie pour enfants de l’Unesco. Les Petits Platon, maison d’édition indépendante, propose des albums philosophiques pour enfants depuis 2009, et rencontre un succès international, avec de nombreuses traductions : en anglais, danois, allemand, turc, chinois, portugais du Brésil… Les pensées de Socrate, Pascal, Kant, Lao-Tseu, etc. sont racontées sous forme de fictions joliment illustrées, accessibles dès 9 ans. Une nouvelle collection vient aussi de voir le jour, les « Tout petits Platon », pour les enfants de maternelle. Le premier titre, Pourquoi les choses ont un nom permettra ainsi de se demander pourquoi un cheval s’appelle un cheval, et pas une girafe, ou une carabistouille… Dans un esprit proche, les éditions Milan ont lancé la collection « Les goûters philo » (à partir de 8 ans), pour aborder des notions comme la religion, la démocratie ou la liberté. D’autres livres sont parus récemment pour aider les adultes à philosopher avec les enfants. Signalons ceux d’Edwige Chirouter (Ateliers de philosophie à partir d’albums de jeunesse, Hachette, 2016), Michel Tozzi et Marie Gilbert (Ateliers philo à la maison, Eyrolles, 2016), Frédéric Lenoir (Philosopher, méditer avec les enfants, Albin Michel, 2016), ou encore Patrick Tharrault (Pratiquer le débat philo à l’école, Retz, 2016).

Héloïse Lhérété

 

L’éducation nécessite d’établir un « climat favorable »

La revue « Sciences humaines » d’octobre 2016 publie un article de Éric Debarbieux intitulé Le climat scolaire, un défi collectif.

Ce grand spécialiste, depuis de nombreuses années, de la lutte contre la violence à l’école, connaît bien la question et son analyse est particulièrement intéressante. J’en cite deux extraits :

La notion de « climat scolaire » rencontre depuis plusieurs années un succès grandissant. Elle permet de relier entre elles des conceptions parfois considérées comme antinomiques dans une certaine vulgate « antipédagogique » : bien-être des élèves (et des personnels) et qualité des apprentissages, lutte contre la violence à l’école et bienveillance, justice scolaire et sentiment d’appartenance à l’école. Une définition large en est proposée par une des institutions les plus actives sur le sujet, le National School Climat Center, dirigé à New York par Jonathan Cohen : « Le climat scolaire renvoie à la qualité et au style de vie à l’école. Le climat scolaire repose sur les jugements que portent les personnes sur leur expérience de vie à l’école. Il reflète les normes, les buts, les valeurs, les relations interpersonnelles, les pratiques d’enseignement, d’apprentissage, de management et la structure organisationnelle inclus dans la vie de l’école. » Pour autant, ces jugements ne doivent pas être considérés comme des jugements individuels, mais bien comme les perceptions des différents groupes sociaux qui constituent une école. Le concept doit inclure les élèves, mais aussi tous les membres de la communauté scolaire, par exemple la sécurité des professeurs et leurs relations sociales et émotionnelles avec leurs collègues ou encore la qualité du leadership.

Les principales dimensions du climat scolaire peuvent être résumées en cinq points : les relations, l’enseignement et l’apprentissage, la sécurité, l’environnement physique et enfin le sentiment d’appartenance. Un « bon » climat scolaire est défini pour chacune de ces catégories. Par exemple, des relations chaleureuses et encourageantes de la part des adultes augmentent l’estime de soi, entraînent moins de problèmes psychosomatiques, moins de victimation, et favorisent une attitude de demande d’aide face au harcèlement et aux menaces. Cette bienveillance n’est cependant efficace qu’accompagnée d’une exigence ferme pour les conduites et apprentissages, avec une haute attente dans les capacités des élèves. Des procédures contre la violence claires, bien implantées et perceptibles entraînent des effets positifs sur les résultats scolaires, la santé mentale et les comportements. À l’inverse, des politiques répressives trop dures engendrent des sentiments de crainte, et augmentent les conduites à risque et le décrochage. La perception de l’environnement physique et le sentiment d’appartenance sont intimement liés : les élèves apprennent mieux et sont plus motivés lorsqu’ils se sentent « habiter leur école » (beauté, décoration, appropriation des lieux) et valorisés, qu’ils s’investissent dans la gestion de l’école et que leurs professeurs se sentent fortement connectés à la communauté scolaire.

Il précise que si environ 10 % des élèves expriment un mal-être à l’école, selon l’enquête Pisa de 2012 seuls 47 % des élèves déclarent se sentir « chez eux » à l’école ; c’est la proportion la plus basse de tous les pays et économies ayant participé à cette enquête.

Il conclue : Travailler sur le climat scolaire est une nécessité. Nécessité pour la prévention, nécessité pour la construction des connaissances. Ceci après tout pourrait paraître une banalité : le bon sens ne suffit-il à dire qu’être bien dans sa classe, heureux dans son école, accroché aux amis et aux enseignants favorise les apprentissages ? Las, comme pour le réchauffement climatique, il existe des « climatosceptiques » dont le fonds de commerce reste l’opposition stérile entre pédagogie et construction des connaissances. L’amélioration du climat scolaire reste un combat.

Ce texte est le bienvenu dans un contexte où une cohorte d’intellectuels accusent l’École de tous les maux de la société et souhaitent que nous effacions tout pour recommencer. Recommencer l’école comme au temps glorieux des hussards de la République. Recommencer comme si notre École, aujourd’hui, était frappée d’un mal incurable, on pourrait dire d’un péché originel, dont le nom serait « le pédagogisme ».

L’École a en charge la transmission des connaissances. C’était un monopole, ça ne l’est plus. Les connaissances sont accessibles partout. Par contre, c’est à l’École que tous les enfants sans aucune distinction peuvent trouver des enseignants qui vont les aider à s’approprier ces connaissances. Mais l’école est aussi un des lieux d’éducation.

l’Éducation, c’est tout ce que l’enfant va trouver sur son chemin de construction personnelle pour devenir lui-même, un(e) adulte, un(e) citoyen(ne). L’éducation, c’est toute une organisation sociale : des logements adaptés à l‘épanouissement des familles, des villes et des villages pensés pour que les enfants y aient toute leur place, un tissu associatif riche d’activités diverses animées par des éducateurs bénévoles ou professionnels, une organisation du système de santé et social qui agit pour chaque enfant. Et puis, bien sûr, les parents qui sont les premiers éducateurs de leurs enfants. l’École doit affirmer sa spécificité, mais aussi se positionner dans le cadre de l’action éducative globale.

« Il faut tout un village pour éduquer un enfant » ce proverbe africain doit s’appliquer partout et toujours.

Tous ces lieux d’éducation (en priorité la famille et l’école) doivent être accueillants, si l’enfant s’y sent bien, il pourra s’y épanouir, affronter les difficultés, développer son énergie, son autonomie, sa responsabilité, sa solidarité. En un mot, se construire. Il faut de la confiance et non pas de la peur pour se développer, il faut un climat de sérénité pour accepter les contraintes nécessaires. Tout le monde sait qu’un climat anxiogène dans la famille perturbe le parcours scolaire, mais certains pensent qu’il serait favorable dans l’école !!! Quelle absurdité !

Il va bien falloir concrétiser l’élaboration d’un véritable contrat éducatif qui sera la référence éducative dans toute la société française.