La première ZEP de France

Notes de lecture

 

Les cités de transit

Du Port de Gennevilliers

1965 – 1987

Alain Bourgarel

Société d’histoire de Gennevilliers

N°11 avril 2016

 

 

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt ce N°11 de la société d’histoire de Gennevilliers.  Pas seulement parce qu’il a été conçu et réalisé par Alain Bourgarel, pas seulement non plus parce que je me souviens de son engagement total dans cette aventure humaine, mais aussi parce que cette histoire m’intéressait.

Dans l’introduction, il est dit qu’il s’agit « de restituer les souvenirs des uns et des autres dans un fil historique local, d’informer sur ce qui s’est déroulé durant ces 20 années et de rendre hommage aux habitants qui ont mené une lutte remarquable pour la disparition de ces cités. »

Le résultat va bien au-delà : cette histoire locale nous éclaire aussi sur l’Histoire de notre pays pendant ces années de la période post-décolonisation, de la fin des « trente glorieuses » et de l’arrivée du chômage endémique.

Elle nous éclaire aussi sur l’organisation des pouvoirs publics, notamment les relations entre les niveaux de compétences et bien sûr sur l’évolution de l’Education nationale.

L’ouvrage cite des faits incontestables et incontestés, publie des témoignages d’une humanité poignante. C’est sa force. A chacun d’en faire l’analyse, d’y puiser ses propres réflexions.

Cette histoire est extraordinaire, elle mérite d’être connue et reconnue.

Et oui, dans les années 60, il y avait encore en France de nombreux bidonvilles où s’entassaient des immigrés, essentiellement d’Afrique du Nord, amenés là par des industriels en manque de main d’œuvre, mais qui ne se préoccupaient pas de leur logement.

Une loi en 1964, décide de supprimer ces bidonvilles et de créer des cités de transit. Chaque habitant de bidonville doit se voir proposer soit un relogement en HLM (en dur ! dur comme la pierre et dur comme durable) ou un logement provisoire en cité de transit.

2 cités de transit sont ainsi créées sur le port de Gennevilliers qui à l’époque était un immense terrain vague loin de toute vie et de tout service public. La loi précisait que le refus de relogement dans ces conditions, permettait l’expulsion immédiate.

Comme son nom l’indique ce type de logement est théoriquement transitoire.

On apprend dans ce récit que la philosophie sous-jacente était tout simplement raciste : « ces gens là » devaient être éduqués pour mériter un logement en HLM ! Les français ont pu accéder immédiatement aux HLM, puis plus tard les familles espagnoles et portugaises. En ce qui concerne les maghrébins il fallu des années.

 

Les conditions de vie étaient inimaginables dans un pays développé comme la France. Les descriptions, les schémas, les photos, les témoignages sont là pour nous donner la mesure de l’absurdité et de la violence de cette situation. Mais ce qui ressort pardessus tout est la dignité dont ont fait preuve ces habitants. Une dignité faite de respect mais aussi de ténacité.

 

Bien sûr, la question de la scolarité est particulièrement bien développée. Pour 2 raisons. D’une part, l’Etat est tenu d’assurer la scolarisation de tous les enfants de 6 à 16 ans (à l’époque 14 ans) et la commune doit construire et entretenir les écoles nécessaires. Voilà la règle mais elle doit être adaptée. D’autre part, les enseignants affectés en cité de transit devaient trouver les moyens matériels, institutionnels et pédagogiques de répondre aux défis de cette scolarisation. Là aussi, il fallait inventer, restés unis et travailler avec tous les partenaires dont, évidemment, les parents.

Tout cela a très mal commencé, avec le sentiment que tous les niveaux institutionnels se dérobaient. Le jour de la rentrée, des locaux, vite montés en matériaux légers sur une plaque de béton sont là, vides. « La colère monte ».

Les enseignants contactés par l’inspecteur d’académie sont réticents. Ils ne veulent pas d’une école ghetto imposée par la préfecture. Ils demandent un engagement sur 4 points, très importants :

 

  1. Des classes réduites à 15 élèves,
  2. Une formation d’enseignant spécialisé (une année de formation supplémentaire),
  3. La mise en place d’une recherche pédagogique sur ce type d’école,
  4. La répartition de la majorité des élèves par autobus dans les communes environnantes.

 

L’équipe éducative s’est soudée autour de ces quatre points, validés par l’inspecteur d’Académie et leur détermination à se battre pour la disparition de ces cités de transit et le relogement de tous les habitants en HLM.

Mais, les jours, les semaines, les mois passent sans que les moyens de base permettent de fonctionner, il faut passer à la vitesse supérieure. C’est la grève, avec l’appel à la presse nationale.

Un mouvement fort avec le soutien des habitants qui a abouti à l’acceptation par les administrations concernées de la mise en place concrète des 4 conditions posées.

Par contre la promesse d’un relogement des familles en HLM (quelques 3 mois disaient ils) s’éloigne et se perd…

 

Je voudrais revenir sur ces 4 conditions parce qu’elles sont fondatrices d’une des évolutions les plus importantes de la politique éducative en France.

 

On y trouve tous les ingrédients de la politique de l’éducation prioritaire, bien qu’il ait fallu attendre l’arrivée rue de Grenelle d’Alain Savary pour qu’elle se dessine institutionnellement.

Dans cet ouvrage, on trouve un résumé de l’histoire des ZEP jusqu’à aujourd’hui à travers sa mise en place et son évolution dans la ville de Gennevilliers.

On comprend mieux les questionnements actuels sur ce dispositif.

Il y est écrit : « En 1981, le ministre Alain Savary, créateur des ZEP, présente le système établi depuis 1966 au port de Gennevilliers comme la première ZEP de France. Les enseignants durent alors lui faire remarquer que le recyclage en cours amenait au partage des élèves, ce que le dispositif ZEP permettait justement d’éviter. »

En effet, que se passe-t-il aujourd’hui : les ZEP se sont multipliées sur tout le territoire. La carte a été remaniée l’année dernière pour en réduire le nombre. Il y a maintenant des Réseaux d’éducation prioritaires (REP) autour d’un collège et quelques uns appelés REP+ disposent de moyens supplémentaires. Mais en aucun cas, la condition n°4 que posaient les enseignants de Gennevilliers en 1966 n’est mise en œuvre. Les enfants des quartiers dits difficiles restent entre eux avec des moyens supplémentaires certes mais au détriment d’une mixité sociale qu’il est de plus en plus urgent d’organiser, car c’est la cohésion sociale qui est en jeu.

Ce document mérite d’être connu au-delà de la ville de Gennevilliers parce qu’il interroge notre société actuelle.

 

 

Non, l’École n’est pas finie

Jacques Julliard a donc écrit « dans l’urgence » un essai sur l’école, à la rentrée dernière, intitulé « L’École est finie »
Je viens de le lire.
On nous prévient en quatrième de couverture : « Oui, l’École, telle que nous l’avons aimée et servie, cette École est finie. Mais son esprit demeure. Son besoin demeure. Son espérance demeure. Il ne tient qu’à nous de la recommencer. »
« Recommencer ! » comment peut-on dire cela alors que tant d’hommes et de femmes passionnés, compétents, désintéressés, se battent jour après jour pour que l’École continue et évolue.
Ainsi, Jacques Julliard se positionne clairement parmi cette cohorte d’intellectuels qui accusent l’École de tous les maux de la société et qui souhaitent que nous effacions tout pour recommencer. Recommencer comme au temps glorieux des hussards de la République. Recommencer comme si notre École, aujourd’hui, était frappée d’un mal incurable, on pourrait dire d’un péché originel, dont le nom serait « le pédagogisme ».
Jacques Julliard est un homme de culture et il fait appel pour soutenir cette thèse incongrue à Platon, à Simone Weil « qui avait compris que le monde moderne était un complot permanent contre l’École !!!» , et même Rousseau ou Proudhon, Malebranche ou Saint Augustin et bien sûr en se référant à de « bonnes » citations de nombreux politiciens depuis les révolutionnaires de 89 à ceux d’aujourd’hui.
Jacques Julliard n’aime pas la bienveillance. Jacques Julliard n’aime pas le pédagogisme. Jacques Julliard n’aime plus la gauche. Jacques Julliard aime l’autorité, il aime les élites, la notation, il aimerait supprimer le bac.
Ceci étant dit parce qu’il fallait que j’exprime ma surprise, mon désarroi, mon indignation devant ce rejet massif et réactionnaire au sens de rétrograde, de ce texte, je tiens à dire deux choses :
• J’ai trouvé dans ce livre bien des constats, bien des analyses que je partage, bien des interrogations qui sont miennes. Je vais garder ce texte où j’y puiserai des réflexions même si elles ne me conduisent pas aux mêmes conclusions que les siennes, et des références.

• Dès la première page, Jacques Julliard annonce qu’il souhaite « contribuer à la mobilisation qui se dessine pour faire enfin de l’École une grande cause nationale » et, à la fin de son texte, il précise concrètement ce qu’il préconise.
Pour ma part, je crois que la grande cause nationale évoquée par Jacques Julliard doit porter sur l’Éducation et non pas seulement sur l’Éducation nationale dont elle est le fleuron. L’enjeu majeur dans la société actuelle est d’articuler tout ce qui se fait pour l’Éducation des enfants pour l’intégrer dans un grand projet éducatif sociétal qui pourrait faire l’objet d’un grand débat et déboucher sur une loi référendaire.
La loi pour la refondation de l’École de Vincent Peillon portait déjà cet esprit d’ouverture sur l’avenir. C’est dans ce sens qu’il faut agir.
Les parents sont exigeants, intrusifs, individualistes ? Alors, il faut travailler avec eux, ouvrir l’École aux parents, les impliquer dans les projets éducatifs, les aider à accompagner leurs enfants, comme c’est déjà fait dans beaucoup d’établissements, et surtout ne pas se barricader au nom de je ne sais quelle sacralisation de l’École.
L’École a en charge la transmission des connaissances. C’était un monopole, ça ne l’est plus. Les connaissances sont accessibles partout. Par contre, c’est à l’École que tous les enfants sans aucune distinction peuvent trouver des enseignants qui vont les aider à s’approprier ces connaissances (le passage de l’avoir à l’être). C’est le métier des enseignants et ça s’appelle la pédagogie, n’en déplaise à Jacques Julliard.
Mais l’Éducation, c’est bien autre chose. C’est tout ce que l’enfant va trouver sur son chemin de construction personnelle pour devenir lui-même. L’éducation, c’est toute une organisation sociale : des logements adaptés à l‘épanouissement des familles, des villes et des villages pensés pour que les enfants y aient toute leur place, un tissu associatif riche d’activités diverses animées par des éducateurs bénévoles ou professionnels, une organisation du système de santé et social qui agit pour chaque enfant. Et puis, bien sûr, les parents qui sont les premiers éducateurs de leurs enfants et l’École qui doit affirmer sa spécificité, mais qui doit aussi se positionner dans le cadre de l’action éducative globale.
« Il faut tout un village pour éduquer un enfant » ce proverbe africain doit s’appliquer partout et toujours.
Le ministère de l’Éducation nationale pourrait être rebaptisé ministère de la Coéducation nationale et s’engager sur la mise en place d’un véritable contrat éducatif social dans toutes ses composantes.