L’école : une contre société ?

L’école : une contre société ?

Le débat Régis Debray / Philippe Meirieu

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt la réponse de Philippe Meirieu (www.cafepedagogique.net/Documents ) au long entretien que l’hebdomadaire Marianne a accordé à Régis Debray dans son N°946 du 5 juin 2015, au cours duquel il déclare qu’« au delà des questions de programmes, d’horaires, d’interdisciplinaire, etc. le fond, c’est que l’école ne peut rester fidèle à sa propre fin que si elle s’affirme comme une contre-société. »
Il poursuit : « comment la culture peut-elle survivre à l’illusion économique, qui a remplacé l’illusion politique, quand s’était épuisée l’illusion religieuse ? Comment la République peut se ménager un espace qui échappe aux normes de l’individualisme possessif et concurrentiel. Ça, c’est un vrai défi. Le plus grave de tous. »
Philippe Meirieu conteste l’idée que les réformes actuelles de l’école ne concernent pas les questions de fond.
Cette remarque est importante, tant les différentes grandes lois sur l’École, dont celle dite de la « refondation de l’École » ont eu ou ont de l’influence sur les relations entre l’École et la société. La diversité, la vivacité, voire la violence des réactions qui vont largement au-delà des réflexes corporatistes habituels en témoignent. Le débat sur l’École est bien un débat de société.
Il développe ensuite les différentes postures des philosophes sur cette question en s’arrêtant sur la position de l’américain Neil Postman (1931-2003) qui a soutenu cette thèse de l’école comme contre-société et lui donnait un rôle « thermostatique ».
Régis Debray craint « le décalque de la société de marché » à l’École qui trahirait ses idéaux fondateurs. « L’École républicaine, c’est le droit à l’éducation pour chaque citoyen à mille lieux de l’égalité des chances, qui au prétexte de promouvoir le mérite de quelques-uns, transforme nos institutions en grand marché de la débrouillardise et du piston. »
Le discours de Régis Debray est implacable. Sa dénonciation notamment du totémisme de la note chiffrée et de l’utilitarisme des formations qui font perdre à l’École son principe fondateur : apprendre à penser, surseoir à l’acte, anticiper pour prendre une décision, se nourrir de la culture élaborée par les humains tout au long de leur histoire, pour comprendre et prolonger le monde.
A cela, Philippe Meirieu répond qu’il est d’accord, qu’il y a encore beaucoup de pain sur la planche pour faire de l’École une véritable contre-société marchande et qu’il a même la faiblesse de croire que la pédagogie et les pédagogues peuvent y contribuer. Comme peut être la réforme du collège !
Le débat porte aussi sur les rapports entre la transmission et la communication à l’École. Pour Régis Debray, la première renvoie à une histoire et implique une appropriation sur la durée, la seconde cédant en permanence à la tentation de séduire à tout instant.
Pour Philippe Meirieu par contre, la communication authentique n’est pas perverse, elle peut s’effectuer de manière progressive et rigoureuse.
Communiquer, transmettre, émanciper constituent pour Philippe Meirieu les trois éléments indissociables de l’éducation scolaire. Trois éléments que précisément la société s’obstine à séparer en réservant la communication au commerce, la transmission à l’élite bien née et l’émancipation à une caste d’intellectuels.
Il invite à revisiter ceux qui dans l’histoire de la pédagogie constituent un pan essentiel de notre culture. (de Pestalozzi à Makarenko, d’Oberlin à Jacotot, d’Owen à Fröbel, de Buisson à Korzak, de Freinet à Bakule ou à Montessori…)

Il faut lire ces textes parce que l’enjeu est d’importance. Quelle est et quelle doit être la place de l’école dans notre société ? Car, bien entendu, l’école est une construction sociale.
Elle est ce que la société souhaite qu’elle soit. La société peut souhaiter que les règles de fonctionnement de l’école soient spécifiques compte tenu de ses missions. Il ne me semble ni possible ni souhaitable de faire de l’école une contre société.
Par contre, ce débat doit être permanent parce que la société demande à l’école de préparer les jeunes à la société de demain et donc à la société que nous souhaitons pour demain.
Jean Jacques Rousseau a écrit en même temps son « contrat social » et son essai « Émile ou de l’éducation ». De même, le débat sur l’école doit se développer dans le cadre du débat social.
Si nous sommes catastrophés par les évolutions actuelles : l’individualisme triomphant, la consommation frénétique, la communication immédiate qui ne laisse plus le temps à la réflexion, la réussite qui se mesure à l’aune de l’argent gagné… , alors il faut en tirer les conclusions sur l’éducation.
Je dis bien sur l’éducation et non pas uniquement sur l’École.
Nous n’avons pas à demander au corps enseignant d’éduquer nos enfants en opposition avec tous les autres éducateurs de la société et en premier lieu des parents.
J’aime bien l’idée de « fonction thermostatique » de l’enseignement défini par Neil Postman et reprise par Philippe Meirieu qui signifie que l’école doit trouver la bonne « température » entre le chaud et le froid, entre l’interne et l’externe, entre les évolutions sociales et leurs dérives.
Mais ce qui m’importe surtout, c’est que se généralisent, localement partout des dispositifs qui permettent à tous les éducateurs d’échanger, de travailler ensemble pour que chacun comprenne les positions éducatives des autres et que des rapprochements s’établissent progressivement.
Ce mouvement se développe sans qu’il soit bien pris en compte au niveau national. Les projets éducatifs locaux et les projets éducatifs de territoire peuvent être de bons outils pour cela
L’idée même de coéducation doit progressivement s’imposer. Ce sont les citoyens eux-mêmes qui l’imposeront en la pratiquant.

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